153 heures en mer
C’est le temps de notre parenthèse océanique entre les Canaries et le Sénégal, certes vu comme ça ce n’est pas un chiffre qui en impose des masse, c’est vrai ça ne représente jamais que 6 jours et 9 heures. Mais ce sont 6 jours et 6 nuits durant lesquels nous n’avons jamais dormi plus de deux heures d’affilée, par ce que la mer, elle ne s’arrête jamais. Même pas une petite pause syndicale, non rien à faire. Nous avons découvert qu’être deux sur un bateau cela pouvait être très fatiguant quand la météo devient exigeante.Si vous voulez vous rendre un peu compte, prenez donc un ticket de fête foraine pour 153 heures de tapis volant, ou de bateau pirate et vous aurez une idée de l’ambiance, les embruns en moins !![]()
Le départ de Ténérife, mardi matin s’est avéré musclé, beaucoup de vent et surtout une houle croisée et courte. Mais ainsi nous étions mis au courant et nous nous sommes amarinés à grand renfort de « Mercalm » (petit comprimé blanc qui endort un peu mais calme les ardeurs des tripes en folie, doit marcher aussi pour la fête foraine).
Ce n’est que le lendemain que nous avons eu un répit apportant calme, soleil et spectacle. En effet, des bandes entières de petits dauphins tachetés semblaient être aussi heureux que nous de l’accalmie.
Ils ont nagé par 10 ou 20 à l’étrave du bateau, à seulement quelques centimètres de nos mains, nous jetant parfois des coups d’œil. Quelques mères et leurs petits sont venus jouer dans nos vagues. Certains adultes ont effectué des figures que nous n’avions jamais vues avant : sauts rotatifs à la verticale avec atterrissage sur le flanc dans un grand plaf, ou bien grands coups de queue saccadés à la surface. Ils nous ont quittés quelques heures pour revenir de plus belle, bondissant complètement hors de l’eau en fonçant sur nous. Des vrais copains ces bêtes là.
Et puis le vent est revenu accompagné de sa houle et jeudi et vendredi nous n’avons rien fait d’autre que lire et dormir, nous plongeant complètement dans une espèce de léthargie nécessaire à l’acceptation du temps qui passe (parfois lentement) et à la certaine monotonie du rythme de la mer. Dans la nuit nous avons passé le Tropique du Cancer, encore une grande première pour nous. ![]()
Nous avons baissé la table du carré pour n’en faire qu’un grand lit, monopolisé par les siestes récurrentes. Notre dernière acquisition canarienne, un appareil électronique, est vite devenue un irremplaçable allié. Son nom : « MerVeille », jeu de mot sympathique mais en plus tellement vrai ! Ce petit boîtier qui ne consomme pour ainsi dit rien (à l’instar d’un radar), c’est-à-dire moins d’un demi ampère par heure, détecte jusqu’à environ dix milles (18 kilomètres) la présence d’un radar et donc des cargos et autres bâtiments conséquents.
Il permet de se sentir vraiment en sécurité à l’intérieur de son bateau et autorise à somnoler ou dormir pendant les quarts, une fois bien au large. Et oui, parce que moi je bosse entre 23h00 et 2h00 et entre 5h00 et 8h00 et Loïc fait l’inverse. La journée on avise selon l’état de chacun. Pour garder des rythmes terrestres nous mangeons ensemble le midi et le soir. Cuisiner est aussi un sport complet, il développe l’équilibre, la motricité, les cuisses et les abdos ainsi que le self contrôle de la nausée.
Mais, sa pratique apporte bonheur à l’équipage pour qui la vie en mer se résume en éléments fondamentaux (cf. Christophe d’ Annou Ale) : c’est-à-dire bien manger et bien dormir, le reste n’étant plus qu’accessoire. D’ailleurs les activités du bord ne s’effectuent qu’en fonction de leur taux de vomitivité qui lui-même varie en fonction de la mer. Citons en première place le « réglage de drosses de barre la tête sous le lit par force 8 au Cap Finistère ». Cette saine activité se pratique à deux, l’un tenant la clef de huit et l’autre le seau pour le premier. « Shunter un filtre à gasoil qui fuit partout dans la cale moteur chaude » est assez bien placé dans le hit parade, ainsi qu’ « écrire un article pour le blog à 2h00 du mat à la frontale ».
Et quand la mer est mauvaise, ce qui nous est arrivé durant 3 jours et bien il reste la contemplation, activité peu vomitive et assez reposante.
Nous avons rencontré des conditions de mer assez rude au large du Cap Blanc avec deux ondes de houles croisées générant un chaos d’eau salé de trois à quatre mètres de haut. Ces vagues se permettaient d’ailleurs de monter périodiquement à bord, nous prodiguant ainsi de bonnes douches. Il faut bien qu’on s’ lave, me direz-vous… Le plus pénible est d’arriver à dormir dans ces conditions car le corps n’a cesse de rouler d’un bord à l’autre de la couchette et ce malgré les toiles antiroulis et les griffes des pieds et des mains plantés dans la mousse.
De toutes les stratégies essayées, la position de l’étoile de mer semble le mieux maintenir le corps en place… De plus, le bruit des déferlantes sur le pont la nuit a un rien d’angoissant vu que c’est nous qui avons collé le bateau… Kala nag, comme tous ses confrères, parait si mastoc sur ses bers de chantier mais une fois en mer on réalise que ce n’est qu’une petite bulle de contreplaqué de 15 millimètres qui projette ses 8 tonnes à parfois plus de 18 km/h en bas des vagues. Deux ou trois jours de ce régime et nous étions épuisés nerveusement l’un et l’autre, l’arrivée semblait lointaine et la mer peu clémente. Et puis le vent s’est un peu calmé et la mer est devenue plus régulière passant de très forte à forte et nous avons surfé sur les trains de houle tout le long de la Mauritanie.
Kala nag a pris de la vitesse et nous un regain d’énergie. Mais qui dit tropique ne dit pas forcement chaleur et les nuits se sont toutes faites en ciré bottes bonnet polaires, incroyable mais vrai. Nous avons beaucoup pensé aux embarcations de clandestins alors que le chemin nous paraissait long et parfois difficile à deux sur un voilier tout confort de 12 mètres dans le sens du vent et des vagues. Que penser de leur situation à 80 ou 100 dans des barques non pontées et trop chargées, au moteur contre vents et marées durant tant de jours, en fuyant les gardes côtes ? Nous n’en n’avons pas rencontré et seuls quelques poissons volants égarés ont voulu monter à bord et une chenille verte clandestine a voulu manger le chou-fleur avant nous avec sa grande bouche. ![]()
Qu’avons-nous vu en 6 jours de mer : 15 cargos, dont un de très près (l’avait pas allumé son radar celui là), un avion de chasse espagnol venu nous examiner, des oiseaux de mer (puffins, fous, pétrels), une caisse de pêche et une cagette à la dérive, 5 ou 6 méduses à voile violettes (physalis), un dauphin en plastique gonflé à l’hélium, un météorite rentrant dans l’atmosphère et deux bonites au bout de la ligne. Pas grand-chose et oui il y a surtout de l’eau salée par là bas au large, il porte bien son nom d’ailleurs… Et voici que la côte se profile, l’Afrique tant attendue se dévoile, la fin du voyage en mer se termine et c’est par les saluts joyeux des premiers pêcheurs rencontrés qu’en commence un autre, plus terrestre : le Sénégal, yahou !!!
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