20 jours en mer
30 mai, nous partons de Dakar.
J’ai quitté la terre, embarquée une bonne fois pour toute sur ce nouveau navire, Arznael, que nous devons ramener en France. Nous disons au revoir à l’horizontalité, à l’immobilité et aux nuits entières de sommeil. Nous laissons cette terre Africaine, ses senteurs de chaleur et de brousse, ses villageois déjà si familiers, cette nature si intacte et si présente pour retrouver l’océan et toute son immensité bleue et salée. Il nous attire et nous nous y précipitons, heureux de terminer le grand jeu de piste de la préparation, cette liste si longue par 40°C à l’ombre… Nous voici déjà en route. Dans la passe l’eau beige des bolons se dilue déjà dans le bleu et puis la brume vient masquer la côte, ça y’est, nous y sommes. Les éléments sont cléments, la cocotte siffle en cuisinant, les gars font salon dehors, le bonheur est à bord. La première nuit tombe et devant nous 2 800 milles à parcourir. C’est la première fois que je pars pour un si long voyage, je n’ai pas peur, je veux savoir.
12 jours plus tard, dans le bleu à mi-chemin entre ailleurs et nulle part
La mer ? Ma mère : la terre. Dans quel état j’erre ?
23h17 à 600 milles de la première terre habitée. Somnolence à l’approche … je m’accroche. Ca clapote gentiment et ça souffle pareillement. Je gère ? mhhh, j’exagère, en fait je digère … spaghettis à l’huile d’olive. Où est la rive ? Je dérive ! Je flotte quelque part au milieu de la carte avec cinq kilomètres d’eau sous les pieds.
Peu importe, vraiment. Le temps n’a plus cours. Eau salée et ciel étoilé. Toujours serrer le vent. Au nord : les Açores ? Existe-t-il encore une terre sur les bords de la mer ?
Vagues, je divague, vogue dans le vague. Envies d’arrivée ? oui, non, impressions d’éternité.
Un coup de radio avec un cargo me ramène à la réalité : il y aurait d’autres êtres humains que nous trois sur cette planète !
Quel jour sommes nous ? Depuis quand ? Sommeil, éveil, veille … Manger, border, choquer, enrouler, dérouler, mots-croisés. Et puis aussi LIRE.
Nous trois et le bateau filant sur l’eau, le temps s’étire et moi aussi.
Autonomie, sac de riz, pharmacie. Moment de lucidité, GPS, cartes et cirés. Les vagues s’écrasent sur le pont, dans ma bannette je fais des bonds.
Envie d’être ailleurs ? Ce n’est pas l’heure ! Se concentrer et se relayer pour avancer.
Sur mon île à voile, je rêve tout en me déplaçant, pour que ces jours durent toujours … dans ma mémoire.
Le 21 Juin. Un jour avant l’arrivée à Santa Maria aux Açores.
Depuis quelques jours déjà nous visitons le célèbre anticyclone des Açores. Tout le monde le connaît : c’est lui qui fait la météo sur la France. Il y apporte l’été en remontant vers le nord en fin de printemps. Avec sa grosse bulle d’air chaud, il fait bouclier et dévie les sournoises dépressions d’Alaska plus au nord, chez les Irlandais. Normalement, c’est un bon pote cet anticyclone. Mais en ce moment il squatte juste au dessus de nous, bien trop au sud : moralité nous sommes englués dans un lac sans vent et vous vous tapez un temps pourri.
Les fax météo reçus par BLU (genre de radio longues ondes) nous le confirment un peu plus tous les jours : l’anticyclone engraisse et se gonfle mais ne remonte pas, bref il nous poursuit. Si l’été arrive un jour en France, ce sera grâce à nous qu’il l’avons remorqué vers le nord pendant une bonne semaine. Explication en image CLIKLA.
Alors, au milieu de notre lac, nous nous adonnons à toutes sortes d’activités pour passer le temps.
Il y a les opérations Mac Gyver : démonter le régulateur d’allure pour réparer, réparer le démarreur tombé en panne, démonter la barre à roue et scier la colonne de barre pour installer le deuxième pilote automatique parce que l’autre déraille sec, changer le fil du GPS qui a cramé, remplacer la courroie du moteur qui a encore claqué et que la nouvelle elle est trop grande…
Il y a les opérations Joël Robuchon : renouveler pour la 15ème fois la magie des pâtes au thon, retrouver 5 kg de patates égarées et se les faire griller avec un fois gras, le tout servi sur table dans the cockpit under the taud au milieu de the ocean. 

Les opérations Patrice Laffont : fabriquer des mots croisés pour les autres, retrouver les chiffres manquants des grilles idiotes de Sudoku, et puis si l’anticyclone continue on va bientôt être obligés de s’écrire des livres !
Notre ami anticyclone nous a tout de même offert trois nuits complètes au lit après un bon film et du coca, roulant (parfois comme des sauvages) en plein milieu de rien avec le fidèle Merveille (détecteur de radars) comme seule vigie.
Rien n’y fait le vent ne reviens pas. A portée de gasoil, nous avons tourné la clef et le voyage se poursuit au gré du ronron du moteur et des poses pour refaire les niveaux. Les îles sont proches et nous en avons une énnnnnorme envie (d’entrecôte, de bière, de frites, de fruits, de légumes, de vin, de marcher, de musique, de gens, de fromage, et surtout de vous dire que nous sommes arrivés !!!!).
Quelques chiffres pour s’amuser :
De Ziguinchor en Casamance à Sao Miguel aux Açores nous avons parcouru 3500 kilomètres à la voile à raison de 22 jours de mer et d’environ 160 km par 24 heures soit une vitesse moyenne de 6,5 km/h !!! Sur 22 jours, il y a eu une journée de vent de travers, trois jours de moteur, 2 jours de sur-place et 16 jours avec le vent dans le nez. Il a plu seulement 15 minutes, le soleil a fait tout le reste. Nous avons pêché quatre dorades coryphènes et vu finalement très peu d’animaux (deux tortues, 4 ou 5 fois les dauphins, des méduses et des oiseaux dont trois phaétons et quelques puffins).
Conclusion : j’me suis cogné partout, j’ai dormi dans des draps mouillés, ça m’a côuté des sous, j’ai bien aimé : la plaisance c’est le pied !





























