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L’Atlantique en Kala napé lit ou presque

Posté dansLe voyage. on Mercredi, mai 27th, 2009 by Kala nag
mai 27

Voici comme promis un article long comme une transat…
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Le lundi 27 avril, après quelques jours sur l’île de Saõ Antao en compagnie de Pierre, Fred et Marie nous quittons le Cap Vert pour nous plonger dans la grande aventure vers le Brésil.

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Ca y est c’est parti pour la première traversée de l’Atlantique pour Kala nag et son équipage. Qu’on déroule le tapis rouge !

Mais les capverdiens se sont plantés, il était bleu foncé le tapis, et puis drôlement froissé en plus, pas du tout classe. Plutôt une vilaine moquette mouillée, aux accros déferlants. Le tout accompagné d’une bise d’au revoir bien claquée et dont le maximum atteindra tout de même presque 60 nœuds. Du slip de bain-pétole-moteur à la grand voile affalée et mouchoir de poche à l’avant il ne sera pas passé 10 minutes…

Nous voilà tout trempé, tout salé, le cheveu poissé de sel, prêts pour la plique. Ce nouveau mot nous a été offert par Fred qui l’a lui-même extrait de son gros Robert (celui avec des pages).

Bref, ce n’était pas du tout le départ que nous avions imaginé mais l’océan a-t-il déjà été attentif à nos souhaits ?
A 3 heures du mat, la paupière lourde, l’estomac serré et la bouche pâteuse, s’annonce la rengaine du « keskeujfoula » et « komenonvafair » pour tenir un mois. Mais vous ne m’aurez pas inutiles ritournelles, je connais la réponse : ça va le faire nickel, il suffit de patienter gentiment deux ou trois jours pour s’amariner et être en forme. Alors, tais-toi et regarde plutôt les étoiles…

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Après deux jours assez chaotiques, à empêcher les vagues de rentrer dans la maison, ils ont fini par ranger la moquette et, comme pour se faire pardonner, ont sorti une toile cirée de première qualité, bien bleue, bien glissante. Les bouteilles ne font plus cling-cling dans leur coffre, les haubans ne sifflent plus, il fait bon rêver dehors.
Nous sommes le 29 Avril, nous passons à 500 miles au large de la Casamance. Je pense à vous amis de là-bas, villageois et voiliers. Dans la solitude de la nuit, je revis les bons moments, je sens l’odeur de la brousse, le goût du bounouk et le plaisir de toutes ces amitiés partagées. Je n’oublie pas; Dans la cabine avant mon petit baobab veille sur ma mémoire, et d’ailleurs il se porte très bien, il a fait de nouvelles feuilles.

On a sorti notre gros ballon de spi, Kala nag s’est transformé en luge jaune et c’est exactement à ce moment là que la plaisance est devenue le pied absolu. Pour vous mettre dans l’ambiance appuyez sur play…

 

C’est le coup de foudre entre l’éléphant et les alizés. Nous retrouvons la magie éphémère de la symbiose entre mer et marins, le temps n’a plus cours. Tous les deux seuls dans l’immensité, nous voudrions que cela dure toujours.

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La solitude de la traversée océanique : une occasion privilégiée de se rencontrer soi-même…

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On dévale la piste de spi, et paf font les latitudes.

8°N, 7°N, 6°N ,5°N, un degré par jour les doigts dans le nez en éventail, parce que en éventail dans le nez ça fait trop mal. Arrivés vers le 5°N, il n’y a plus grand vent mais bon gros spi avec un deuxième tangon bricolé dans le mat de planche à voile fait tellement bien son job qu’on a mis tous les autres en RTT : au lit le génois et la grand voile.
Nous ? On ne fait plus RIEN, ah si mais que des choses plaisantes comme lire, cuisiner puis manger, rêvasser, se baigner, jouer sur l’ordinateur. Grâce à notre infaillible détecteur de radar, nous roupillons allègrement à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Il faut dire qu’il n’y a pas grand monde dans le coin… Il y a bien Solène et Antoine quelque part, on ferait bien une belotte mais impossible de les trouver, ils sont trop rapides !

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A chaque degré vers l’équateur c’est un vêtement en moins, la chaleur nous gagne, on bricole un taud contre le soleil, des manches à air, on ressort les ventilos. La piste est tellement bonne que maintenant nous spions nuit et jour.

On croise parfois un cargo et on lui dit :
« Cargo, cargo, cargo du voilier, voilier, voilier, nous voyez vous ? »
« Voilier, oui nous vous voyons, petit point sur le radar, est-ce que tout va bien ? Vous êtes là pour le travail ou bien ? »
« Le plaisir Monsieur ! On fait du spi en maillot de bain. »

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4°N, 3°N, 2°N, nous voici en bas des pistes et là on s’arrête inexorablement chez le pote au noir. C’est le pote de tout ceux viennent spier dans le coin. Il habite vers l’équateur, vautré d’est en ouest à transpirer de l’océan. Il fait des petits boulots pour les gens qui passent comme le plein d’eau, le nettoyage du pont et des voiles, lessive, piscine à 29°C avec douche rafraîchissante et couchers de soleil hollywoodiens. On ne vous donnera pas ses tarifs vu qu’il bosse au noir…

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Malgré ses activités, il ne brasse pas d’air et nous voici très encalminés, totalement calmés, pas du tout minés voire même câlinés par ce bon pote. Si on l’écoutait on resterait là des lustres, c’est plus confortable que bien des mouillages. Nous inventons le Kala napé lit, qui permet de dormir sous les étoiles, jeter un œil aux instruments voire barrer tout en étant au lit, ce dispositif est en cours de brevetage et sera bientôt disponible à la vente chez Accastillage MC.

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Lors de nos fréquentes baignades dans l’eau à 30°C et par 5000 m de fond, le gouffre bleu que laisse deviner l’eau parfaitement translucide donne un peu le vertige. Il y a toujours quelques occupants à observer sous la coque : petit banc de poissons, rémora collé pour un voyage à l’œil et si paisible qu’on peut le caresser. Des anatifes se sont accrochés et commencent à pousser de toute part. Ils prennent un coup de spatule mais quelques jours plus tard, tout a repoussé, alors on les laisse vivre.

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Après une semaine de ce régime, nous nous sommes bien amusés, nous avons célébré le passage de l’équateur et nous sommes prêts pour filer plein sud vers le Brésil mais quand viens le moment de dire adieu au pote au noir, le voilà qui nous souffle une bise contraire, qui nous colle un courant défavorable, bref qui nous dissuade par tous les moyens de le quitter. Et là, j’avoue qu’il nous a obligé à filer à l’anglaise : nous avons attendu la nuit noire et sous l’œil inquisiteur du verseau, du loup, du poisson austral, de la grue et de tout le reste du fourbi constellatoire, nous avons discrètement craqué l’étincelle dans le gasoil.
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1°S, 2°S, Loïc fête ses 32 ans et reçoit pour son anniversaire le plein d’eau de pluie et le retour du vent ce qui nous permet de cesser les joies du moteur à explosion, merci l’océan ! De gros nuages s’amoncellent régulièrement à l’horizon, Kala nag sort sont ciré récupérateur d’eau et nous voici récupérant l’eau du ciel, nus sous le grain, les cheveux pleins de shampoing.

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3°S, 4°S, 5°S les alizés de sud-est soufflent doucement et par intermittence. Kala nag se traîne et on s’en fout, on est bien. Ca fait quinze jours aujourd’hui que nous sommes partis, nous croisons un cargo, le premier depuis une bonne semaine, on l’appelle, il répond de suite et semble apprécier un peu de conversation. Le capitaine est Egyptien et son second Libyen, ils sont partis d’Algérie et vont au Brésil. Ils racontent qu’aujourd’hui ils sont très contents car leurs plants de tomate ont fleuri, ils ont fait des photos. Ils m’expliquent comment récupérer les graines fraîches et les faire germer. Faire germer des plantes sur une forteresse d’acier qui consomme 55 tonnes de fuel par jour, si ça ce n’est pas de la poésie !
Ils sont intarissables de questions sur notre bateau et notre vie. Ils voudraient absolument nous donner quelque chose (sur le coup on a refusé, et puis en fait on n’aurait pas dit non pour un bon gigot de mouton), ils sont incroyables d’enthousiasme. Ils se déroutent pour venir nous voir et nous apercevons avec émotion quatre petits bonshommes qui nous saluent avec euphorie depuis la passerelle. Pendant les quelques minutes de notre brève rencontre océanique, ils sont là avec nous, brisant notre solitude, leur navire de 150 mètres de long frôlant Kala nag.

 

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A part ces quelques échanges avec les cargos, la BLU (genre de radio qui capte hyper loin) est notre seule voix sur le monde. Nous l’allumons parfois pour écouter RFI (Radio France Internationale). Un jour, nous attrapons en route l’histoire de la grippe porcine (l’histoire pas la grippe), le H5chaipakoa et une fois l’inquiétude des premiers moments passée, l’info nous laisse perplexe puis, au bout de quatre jours, elle nous fait carrément pitié. Les journalistes africains sont eux outrés : la pandémie qui menace des riches tue 20 personnes sur la planète et on ne parle plus que de cela pendant que la pandémie des pauvres, le paludisme, fait plusieurs millions de morts par an. Quoi de mieux en période de crise que de vendre des millions de vaccins pour faire tourner le business ? Clic fait le bouton de la radio en retournant sur Off et si on lisait un bon livre à la place ?

 

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6°S, une immense bande de dauphins vient nous rendre visite, et reste à nos côtés malgré notre faible vitesse. Ils sont cinquante, peut être cent à bondir, piailler, jouer. Pendant plus d’une heure nous nous relayons avec masque et tuba à la traîne derrière le bateau. C’est la première fois que nous pouvons si bien « nager » avec eux, ils sont parfois une vingtaine à nos côtés sous l’eau. Ils s’approchent à quelques mètres pour nous regarder. Celui qui est sur le pont a droit à toutes sortes de figures aériennes. Encore un merveilleux moment dans le grand océan qui semble si souvent tout vide.

7°S, 8°S, 9°S, le Kala napé lit est replié, la tranquillité est rompue par des grains parfois violents mais il n’y a toujours pas trace des alizés du sud-est, qui les a pris ? Rendez-les nous ! Encore un coup d’Antoine et Solène, à chaque fois ce sont eux qui voient toutes les baleines et gagnent toutes les belotes alors pour ce qui est du vent, je ne leur fait aucune confiance…

Vous remarquerez que nous ne parlons pas trop de pêche, et bien c’est parce que nous sommes quasi bredouilles depuis le début. Y a personne au bout du fil ! Pourtant ce n’est pas faute d’essayer. Pour l’instant, ce sont deux malheureux poissons sabre qui ont mordu, peut-être des suicidés ? On a quand même raté de peu un thazard rayé de 1,50 mètre. Ramené après une longue bataille à l’arrière du voilier, l’animal, qui était très très lourd ça va de soi, s’est libéré de l’hameçon dans un dernier coup de queue. Tant pis et tant mieux car nous n’aurions jamais tout mangé.

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10°S, 11°S, 12°S le temps est instable, le vent passe fréquemment de zéro à trente nœuds. Il nous oblige à manœuvrer sans cesse, on enroule-déroule le génois, on arise-défrise la grand-voile, on étouffe-motorise le Perkins, pourquoi pleut-il autant ? Pour se faire pardonner la mer nous offre deux belles bonites de deux kilos.
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Au 21ème jour, il ne nous reste plus qu’une grosse centaine de milles (200 km) à parcourir jusqu’à l’entrée de la « Bahia de todos os Santos », baie de tous les saints (siliconés ?). Plus nous approchons et plus le temps se gâte. La bise de bienvenue brésilienne n’a rien à envier à la bise de départ capverdienne. Nous achevons cette transat avec un bon gros coup de vent, une mer hostile qui éclate sur le pont. La vie à bord tourne au pénible, nous achevons ce long voyage au près avec des rafales à 40 nœuds (70 km/h).

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L’envie d’arriver qui ne nous avait pas encore effleurés, se précise alors très sérieusement. Demain au bout du rouleau de moquette il y aura l’Amérique du sud ! Je vous jure qu’au bout de trois semaines sur l’océan, rencontrer un continent paraît tout à fait incroyable.

Dernière nuit dans la tourmente, le temps s’égrène avec une lenteur désespérante. Somnolence, sifflement du vent, fracas de la mer, bourdonnement du pilote qui force, pépiement de l’alternateur d’arbre qui charge, entrechoquements d’objets divers, chaque bruit à sa place dans la bulle auditive du marin de quart, le moindre désordre excite la conscience. Je rêvasse, nostalgie des jours enfuis du bonheur sur l’eau, le bateau prend de la gîte, mon moulin va trop vite. Sortie expresse en slip pour ne pas tremper une ixième paire de fringues. Les lumières de Salvador apparaissent, clignotement bienveillant du phare, l’écurie n’est pas loin, courage.

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Déjà, le jour se lève, nous sommes dans la passe de la Bahia, indescriptible saveur de l’air chargé d’odeurs terrestres, c’est l’euphorie à bord. A notre droite, se dresse Salvador, colline hérissée de gratte-ciels. Deux millions de personnes d’un coup seraient trop pour nous alors nous laissons Salvador pour plus tard et filons atterrir derrière l’île d’Itaparica qui malgré le temps de chien semble être si accueillante. Une petite baie reçoit notre ancre, tout s’arrête, nous avons mis 23 jours exactement. Ainsi s’achèvent plus de trois semaines vécues repliés sur nous-mêmes, dans un égoïsme jubilatoire, à l’abri du matérialisme, de la consommation et des intrigues des relations humaines, voguant au milieu d’un désert liquide sur un bateau devenu notre unique continent. Nous sommes au Brésil, une nouvelle aventure va commencer mais avant de briser la bulle, il faut savourer l’ultime récompense de la traversée, un luxe d’une rare volupté : dormir une belle grande nuit toute entière, sans quarts ni dérangements…

 

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Trucs en vrac :
23 jours – 2285 miles (4413 km) – Moyenne de 4,1 nœuds (7,4 km/h…)
Une heure à la barre chacun tout le reste sous pilote automatique.
100 litres de gasoil pour le pote au noir.
La pêche : deux sabres et deux bonites à ventre rayé.

Ce que nous avons aimé lire :
Le port de la mer de glace, L’ombre du vent (Carlos Ruiz Zafon), Tueur en série et autres histoires (Sepulveda), Fondation (Azimov), 1984 (Orwell), Dune (Herbert), La maîtresse des épices (Chitra Banerjee Divakaruni), Le vendeur de sang (Yu Hua), Moon palace (Paul Auster), Le voyage à Nanga (Jorn Riel), Le dernier homme (Margaret Artwood).

1 Comment

  1. Margot la petite kerdrel on octobre 16th, 2009

    Bon voilà je commence à lire vos articles, mais si je lisais tout j’y passerais ma vie, heureusement le lycée me retient par le cerveau et me dit: « travail Margot, travail! sinon t’auras pas ton bac et tu finiras caissière!!! » mais comme je déteste qu’on me donne des ordres il m’arrive de taper « Kalanag » dans google en riant sournoisement au nez de la documentaliste.
    Et je rêve, je rêve de vous rejoindre grâce à un tapis volant imaginaire, afin de vivre et d’apprendre autrement qu’ici, sur ma chaise, face au tableau noir et au blabla du professeur. Mais la vie est ainsi faite et je n’y échapperais pas, enfin, pas encore.
    Je vous remercie pour ce petit bout d’aventure qui fait partiellement oublier la grisaille du jour breton.
    Mais attention, c’est très très malsain de rester trop longtemps sur votre morceau de toile, après on a l’impression de ne pas faire grand chose d’exaltant dans nos petites vies, sommes toutes, assez banales!!!
    Un jour je bougerais bon derrière et je parcourrais le monde moi aussi!!!
    Je vous embrasse, tout les deux, même si ça fait très très longtemps que je ne vous ai pas vu.
    Et bon vent!



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